26.02.2008

L'exil

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Chapelle de l'abbatiale
de Saint Sever (site officiel de
Saint Sever sur Adour)


A l'affût de mon ombre et chassée par mes pas,
Comme si l'ombre m'avait volée,
Chasseur aux yeux ronds et peureux de gibier,
Dans la ville aux recoins envahis par les chats,

L'espoir au caniveau, jeté sur les fruits blets,
Fuyant les huis du bourg et ses noirceurs de soutes
Où le sens desquame des mots comme une croûte,
Courant, ne désirant plus que ce qui se tait,

L'âme nue, dévêtue de leur fraternité,
De l'espèce où je suis comme un homme à la mer,
Un vieux quignon de vie rongé par mon coeur fier
D'être seul pour jamais, et de le désirer...

Avec l'envie d'aimer, et de cracher aussi,
Avec un appétit de glaciers, de clarté,
Et cette faim de petits riens de l'évadé,
Avec un coeur qui se craint comme un ennemi,

Avec l'exil et mon passé décapité,

Avec mes traditions mortes fêtes par fêtes,
Avec mon pays de champs, de foudres et d'oiseaux
Ma terre aux carnations de bois et de ruisseaux,
Ma patrie de pluie bleues enchantées de fauvettes,

Petite France, fillette et mère chérie
Petite France grande de tous tes parvis,
Ma Rose de rosace, ma brune paysanne,
France blondie de blés dans l'été qui se fane,

Ma France neuve de tes vingt siècles, jeunette,
Ma France pointue de mille clochers sans messes,
Que les hirondelles bleu ardoise confessent,
Ma France fille du pain frais et des mouillettes,

France coiffée de bleuets, mariée en juillet
Dans l'autel des prés à ce jeune poilu,
Cet enfant qui mourra car l'Alsace est perdue,
Et que pleureront chaque automne les mûriers,

Ma France, tes villes, insectes électriques
Où l'on fait des rêves taillés dans du pavé
Si lourds que l'humanité ne peut les porter,
O France qui se meurt de rêves technocratiques,

Ma France et tes brouillards d'hermines en novembre
France aux noëls rouillés par les rues mercantiles...
Paris, ta Tour Effel, gitane qui se cambre
Sur la Seine dont la muleta fend la ville,

Ma France où la Loire, sirène jaune et tendre
A filé ses cheveux aux fuseaux des châteaux,
Où la Seine bleue laisse tomber de sa cendre
Sur Paris, en noyant dans l'absinthe son eau,

Ma France, lac d'histoire où naît l'avènement
Par capillarité de tes générations,
Où princes et frondeurs trempent le sédiment
D'un peuple amant des rois et des révolutions,

Ma France au sceptre du même fer que les faux,
Au roi frère du poète par l'échafaud,
Ma France aux grottes bleues imbibées de miracles,
Où reines saintes et bergères hâtent l'oracle,

Ma France aux blessures saignantes, innombrables,
Aux bourgs incendiés jusqu'au dernier nourrisson,
Et qui fument encore du crime abominable,
Sans que l'assassin n'ai reçu de punition ...

Ma France toute nue dans sa robe des champs,
Où le ciel a tiré les bois par les cheveux
Qui crient par les gorges des oiseaux y nichant
Ma France aux blés baisés de mille bleuets bleus,

Loin de toi, loin de tout, nomade sans chemin,
J'ai jailli, comète rejetant son orbite,
Hébétée par ce jour cloué à son zénith,
J´ai jailli dans la nef, front bas, la haine aux poings !

O le seul havre de frais, de froid, de noir,
L´archipel où pleurer des larmes enfantines !
L´enclave d´ombres où les marbres, médecines,
Ont soigné mon front ridé de fièvre et d´espoirs,

Eglise ! Maison éternelle, car sur Terre
Sans fin le désespoir défie l´espoir humain,
Ces rives opposées d´une même rivière
Eglise ! Tu m´as tendu les cierges de ses mains !

Humble église râblée, taillée pour l'âme humaine
L'âme qui faufile patiemment sa prière,
Pour broder d'un point d'or le lin gris de la peine,
L'heure séculaire de la vie ordinaire,

J'ai pu prier chez toi, attaquer ce vieux mur,
Le temps moisi de trop servir, le temps usé,
Dans l'heure où je croyais que Dieu s'est absenté
J'isolai la ferveur, le filon de foi pure ...

Dans le coin le plus sombre, agenouillée, infime,
Ma prière a cligné son oeil humide et pur
Vers la rosace bleue et leurs iris d'azur,
M´ont tiré de la peur, la quotidienne abîme ...

Dans l'église semée de glaïeuls et de lis
Simples, blancs et courbés comme des fleurs des champs,
Des roses ont fleuri dans l'humus de l'office,
Des roses invisibles qui sentent l'encens ...

Dans la petite église où les meubles sont maigres,
Sculptés dans le bois brun, têtu, d'un arbre ermite,
Dans l'église où la foi sédimente les rites,
Où le matin les chants perforent le froid aigre,

Dans sa nef, près de ses statues d'humble facture,
Dont les mains comme celles des gens besogneux
Carrées par le labeur, toutes cornées et dures,
Murmurent, tenaces, leurs cantiques ligneux,

Veillée par ces statues, aux pieds de notre Dame,
Dans la petite église, jeune comme une aïeule
Qu'avec le nourrisson la mère a laissé seule,
J'ai enfin retrouvé le toucher de mon âme.

Et j'ai pu respirer, liée à mon âme-mère
D'un cordon de cantiques ! J´ai regagné mon lit,
Dans l'église où l'on peut redevenir petit ...
Quel bonheur ! Ce n'était donc pas tout, cette Terre !

J'ai quitté cette apnée qu'est la vie sans sacré,
Dans la nef où s'arrime un fragment frais de ciel,
L'oeil lavé de la poix fausse et vraie du réel,
J'ai prié l'enfant pauvre et le dieu nouveau-né :

" Ah ! Seigneur ! Toi qui peux recomposer le temps
Au sablier sans fond de ton éternité,
Toi qui naît chaque hiver et meurt chaque printemps,
Qui parcours en trois mois tes trente-trois années,

Petit Enfant suivi, dans ta crèche paillée,
D'un troupeau d'étoiles, paissant les prés du ciel,
Et que la comète pastourelle a mené
Au chevet d'un roi nu, faible comme une agnelle ...

Ah, mon enfant d'hiver et qui tète sans cris
Une Vierge pâle, d'où sourd un lait miellé,
La Vierge dans la joie mais qui sait son sursis,
Le glaive de douleur qui viendra la percer !

Torturé volontaire, captif de ce jardin
Qu'un bleu nuit imbibait dans la veillée funèbre
Où tous ont sommeillé, hormis les assassins,
Menés par celui qui trahissant te célèbre,

Sauve-moi ! Infime point de tapisserie
Fixe mon noeud de vie au tissu que tu tiens
Dans ta main, où la main de Notre Père a joint,
L'humain au divin, le germe d'homme à la Vie,

Sauve-moi de la peur, mer de mort à la vague
Qui toujours revient enrouler dans sa langue,
Mon coeur priant pour soi d´une prière exsangue !
Ce coeur ! diamant sourd, et sale, et seul dans sa gangue,

Que mon frère s´y creuse un refuge à la dague !

Donne-moi la grâce de savoir Te prier !
Que ma vie ne soit la plaine fade, sans heurts,
Ce jardin nocturne et morne des Oliviers,
Où pas une épaule ne s'offrit pour Tes pleurs ..."

Feuille morte tombée de l´arbre de la croix,
Combien de temps ai-je été veillée des apôtres
Pleurant là sans fierté, sans me cacher des autres,
Au pied de mon gisant, à l'ombre de ma croix?

Cette heure a duré le temps de toute ma mort
Et de toute ma vie, un temps d´arrachement.
Désormais d´aucun pays je ne suis plus l´enfant,
J´ai trop souffert de toi, France que j´aime encore !

J'ai quitté l´ambassade du ciel, mon église.
La place au petit jour se teintait de vieux rose,
Et d´ombres violettes comme des échymoses
Dans les Laudes latines chantées par la brise ...

Dehors, le bleu du ciel tout a coup a giclé
Dans un jus de lumière sur les nuages blancs,
Comme un sang frais jailli d'un épais pansement,
Et j'ai pris le temps par le cou de la journée,

Ma volonté, quand j'avais les larmes aux yeux
A fondu sur ma vie comme un oiseau de proie,
J´ai marché vers le soleil, grand glaçon de feu,
Ma France, loin devant, sans un regard vers toi.

29.01.2008

A la fin ...

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Lorsque, du ciel touffu d'anges ébouriffés,
Les étoiles choiront comme des fruits gaulés,
Quand le ciel dormira dans le coffre de Dieu,

Quand la nappe d'espoir, à jamais repliée,
N'aura plus besoin d'etre, pour nous rassurer,
Etendue dans l'azur, toute empesée de bleu,

Ses nuages dessus, comme de blancs couverts, 
Où les anges prenaient des repas de prières ...

Alors il suffira, pour habiter les cieux,
De sourire bien doux et de fermer les yeux ... 

Car, enfin attablés à la table du Père,
Nous serons invités au repas de lumière !

Tout repus de bonté, consolés et heureux !

21.01.2008

A l'absent

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Giotto (détail. Capella degli scroveigni, Padoue)


Puisqu'il dort maintenant où dorment les étoiles,
Où mûrissent, à l'abri du bien et du mal,
Dans les prairies du ciel des épis de prières,

Puisqu'il ne posera sur moi ses mains si chères,
Qu'au jour où tous les jours seront passés sur Terre
Lorsque retentiront les trompettes finales,

Malgré mon âme en pleurs et mon coeur qui se serre,
Malgré ce que je sais, la certitude amère,
De voir tous mes aimés un à un, père et mère

Frères et soeur, époux, amis, graves et pâles,
Etendus pour jamais après le dernier râle,
Ainsi que des gisants, glacés jusques aux moelles,

Malgré l'omniprésente absence délétère,
Malgré la rébellion qui couve dans mes nerfs,
Quand je songe à ses yeux fermés dessous la pierre

Je dois trouver en moi une part qui espère,

Et je prie. Que là-haut, où germent les étoiles,
Là où se moissonnent, loin du bien et du mal,
Les espoirs des vivants en bouquets de prières,

Là où, tout près de vous, dans vos bras, o mon Père,
Les âmes des vivants aux absents se dévoilent,
Faites que la mienne lui soit un livre ouvert,

Où tout ce que j'ai tu enfin soit découvert :
Ma tendresse infinie et mon amour filial.



 

16.01.2008

La chanson d'Eve


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Hans Baldung Grien
Eve, le serpent et la mort (XVe siècle)


Dieu réglait l’alchimie, cerné d'éclats vermeils,
D’une lumière dorée qu’on nommerait l’été
Et la pâte du jour, en ses bulles soufflées
Formait à chaque branche un jumeau du soleil.

Dans l'Eden estival, comme luisait, dorée,
Cette pomme orangée, engendrée déjà mûre !
Sur l'arbre dont le Bien oriente la ramure
Comme luisait le fruit qu'il ne faut pas manger !

Dieu promettait la mort aux cueilleurs de ce fruit ...
Adam me regardait … Qu’est-ce donc que mourir ?
Et qu’est-ce que la mort quand grandit le désir …
Quand le fruit chaque jour est plus beau d’être fui.

Et mes yeux assoiffés,  encor vierges des pleurs,
Mes yeux virent, niché dans cet arbre fatal
Dont les bois droits ou tors scindent le bien du mal,
Le serpent qui s’endort le ventre sur son cœur.

Habile, omniprésent, intelligent, hardi,
Près de l'huis de nos cœurs caché dans nos oreilles,
Où chaque mot pondu éclosait en conseils,
Le serpent rutilait comme un astre croupi ...

Et ce jour où, blond bleu, s’attiédissait le ciel
D’une cuisson de cire et de ruches fondantes,
Où l'abeille dormait, pépite bourdonnante,
Dans sa maison dorée de pollen et de miel,

Le serpent me parla : "Joyau qu'on nomme femme, 
Tu sèches, fleur coupée parmi l’herbe jaunie,
Loin des jus verts et blonds du plus suave des fruits
Qui édifie ta chair et rassasie ton âme !"

O toi qui comme moi t'endors le corps en boule,
Femme qui comprend ce qu'on ne peut expliquer,
Qui sait sans qu'il faille jamais lui enseigner,
Toi dont le sein ressemble à mon corps qui s’enroule,

Je sais la sueur qui sale le nid où tes bras
Sont liés à ton flanc, et ce pli du genoux
Où la forge jamais ne désarme, et ton cou
Où, depuis que tu es, jamais il n’a fait froid ...

Car tu viens de ce pli qu’Adam se fait au ventre
Quand il s’assied près de toi, de cet équateur
Qui le sépare en deux, c’est là qu’est ta demeure,
Car tu viens de son Sud et le Père est son Centre ...

Tu viens de l’intime de l’homme, de sa côte !
Tu viens de la pulpe d'Adam, premier des hommes,
D’une contrée sans peau, volée pendant son somme !
Tu viens de ses tropiques et ce n’est pas ta faute ...

Toi, l’excroissance de son os* voulue par Dieu,
Tu es là, bras ballants, quémandant ses regards ...
Mais si tu savais ce que Dieu seul veut savoir,
Tu ne serais pas parfaite, tu serais mieux …

Qu'elle est chaude aujourd'hui, ta cage de feuillages
Qu’est le jardin d’Eden aux parfums entêtants ...
Il fait trop chaud pour rester sobre et abstinent
Il fait trop chaud, il est trop tard pour être sage ...

Déjà ton front reluit d’une sueur comme l’onde ...
Tu en est plus belle, plus mordorée, plus douce ...
L’été nouveau-né moissonne des ombres rousses
Au creux de tes rondeurs, ô ma soeur blanche et blonde !

Tu meurs d’une vie aride et ta gorge nue
Appelle ce qui fond, ce qui humidifie ...
Que veux-tu, mon amie, pour simuler la pluie,
Pour qu’enfin dans ton corps au supplice il ai plu ?

Laisse moi dépecer cette poire mouillée ...
Mais, hélas, la guêpe en a fait sa demeure.
La pomme est bien dure pour qui de soif se meurt,
La framboise est menue, la fraise trop sucrée ...

Ah ! Ma douce ! Appuie donc sur ma tête de glace,
Ta chair incandescente et conte ton malaise ...
Viens plus près ... ton oreille, une nacre de braise,
S’appuie confiante sur ma bouche, et se délasse ...

Laisse-moi te parler de ce fruit médecine
Qui calmera ton mal d’un bien inénarrable :
L’arbre est aride comme un océan de sable,
Mais du fruit coule un flot de jus et de résine.

Son sang t'enchantera, sa chair te rendra libre,
Tu creuseras ta voie, tu forgeras ta loi,
Du bien comme du mal, tu jaugeras le poids,
Car tu te nourriras de leurs intimes fibres.

Dieu vous aime captifs : la liberté l’effraie.
Il vous aime rangés dans ce jardin fermé,
Et quand vous le croisez, soucieux de ses rosiers,
Il passe sans vous voir et ne sourit jamais...

Fuyez donc cette captivité de Tropiques,
Ce paradis trop sûr, sans ombre pour frémir,
Sans le tendre aiguillon de la crainte pour rire,
Quand l'églantier fleuri feint d’aiguiser ses piques !

Goûte donc à ce fruit ! tes doigts frôlent sa peau ,,,
Mais avant la cueillette, éveille ton Adam
Qui sommeille, innocent, ses poings vierges et blancs,
Du repos sans remord d’une âme sans défaut.

Car il lui faut manger de  ce fruit sanctuaire
Dont les pépins nombreux sont les secrets gardiens,
Mordre la peau du Mal, tirer le jus du Bien,
Puis avaler leur confluence dans la chair …"

J'ai éveillé Adam : "Coulons-nous sous cet arbre,
Car j'ai chaud, mes nerfs cuisent, et ce jour est sans fin.
L’été nouveau-né s'emballe comme un poulain
Chevauché malgré lui et dont les reins se cabrent.

Encore tout pleins de sommeil, tes yeux se fient
A ta main que tu poses dessus mon épaule,
Où mes cheveux vaincus s'éplorent comme un saule,
Toi qui veut à Midi demeurer dans la nuit ...

Mon bel Adam, viens vendanger ta liberté !
Viens ! Nous n'en mourrons pas ! Nous vivrons, nous pourrons
Faire la nuit en nous dès que nous le voudrons,
Pour échapper au jour quand nous l’aurons souhaité ...

Mais, dans la chaleur nette de la vérité,
Ne pas tolérer l’ombre ou les sombres recoins !
Dans l’Eden transparent, cette prison du Bien,
Tourner, tourner sans fin,
sans pouvoir se cacher !

Adam, bel Adam, tu crains de mourir ainsi
Qu’un voleur  trop glouton qui vitement dévore
Le fruit doux du désir, qui donnerait la mort,
Poison au go
ût de fraise qui point ne détruit !

Non, nous ne mourrons pas ! Nous serons plus puissants !
Et toutes ces questions où nos âmes s’abîment
S’assècheront enfin au feu du fruit sublime,
Et comme Dieu, alors, nous serons omniscients !

Nous saurons par la chair, l'univers sera nôtre !
Et nous n’aurons jamais à craindre notre Père,
Nos âmes germeront dedans Sa pépinière
Et de sa puissance nous serons les apôtres !

Viens … j’ai soif de savoir, d’avoir froid, de chercher,
Et de percer l’enchantement sacré du monde !
Qu’éclate enfin son mystère, trop pleine bonde,
Que ruisselle le sens, rivière détournée !

Viens … approche ta main pâle qui tremble un peu
Du fruit dont l'écorce jamais ne fut frôlée,
Qui semble, presque animale, se dérober,
Comme un cheval sauvage aux chanfreins ombrageux ...

Déplie ton bras,  tes doigts ! Ouvre ta main et cueille !
Vendange dans l'Eden l'unique fruit carmin ...
Une sève, du lait, de l’eau perlent du brin,
Et du jus rouge sang a suinté de sa feuille…

Mords, mords à toute bouche, et puis ensuite, donne !
Comme ta main est froide ... et tes yeux s’écarquillent ...
Mais à mon tour, je mords… et mes yeux se dessillent !
O mon Père ! Comme l’ignorance était bonne !"

O Dieu ! Comme tu fis ce fruit doux sous la langue,
Qui sucre le plus doux des sucres de son jus,
Qui embaume la mère des roses connues
Et qui blanchit le plus blanc des camélias exsangues !

Au parfum des figues, de semblable saveur,
Il mêlait un parfum de merise poussée
À l’ombre de coings lourds, velus et orangés,
Et d'un acacia mûr dont il volait l'odeur !

Dans ma gorge l’extase ! En mon cœur, ô puissance,
De sentir que se soumettait à mon esprit
Ce monde rétréci, si faible et si petit,
Devant mon esprit étonné de sa croissance !

Puis, j'avalai la bouchée ... comme elle fut lourde!
L’ambroisie me pesa et le fruit se fit plomb,
Mon âme fut gagnée jusques à ses tréfonds
Du vrai goût de sa chair aux amertumes sourdes !

Sous l’horrible fragrance de ce fruit trop doré
Se cachaient les parfums de chaque pourriture,
Et de toutes les morts dont s'ourdit le futur
De ce corps corrompu qu'on nomme humanité !

Ma bouche est comme celle du cheval dompté
Auquel le cavalier triomphant met un mors,
Et le dur cavalier qui me dompte est la mort,
Et son mors de douleur me contraint à plier !

Ma bouche ouvrit la minute qui point ne passe,
La minute éternelle de ma damnation,
Quand je vis ma peau nue dessous mes cheveux longs ...
J'étais nue désormais, dévêtue de la grâce !

Car mes longs cheveux de femme morte et puérile,
Ne couvraient pas mes reins ! Que ne recouvraient-ils
La plaine de mon ventre où tremblotait une île !
O mes cheveux longs de femme vieille et stérile !

Alors, baissant les yeux, je cherchai sur le sable
La trace du serpent recourbée comme un cil,
Et je vis, souriant sous la peau du reptile,
Un visage radieux qui dit : "Je suis le Diable".

* Je me suis inspirée de l'expression "Os surnuméraire",
de Bossuet, qui désigne la femme ...
du moins, la première de toutes ...
«Les femmes n'ont qu'à se souvenir de leur origine,
et sans trop vanter leur délicatesse, songer après tout
qu'elles viennent d'un os surnuméraire où il n'y avait
de beauté que celle que Dieu y voulut mettre.»
Jacques-Bénigne Bossuet ] - Extrait des Elévations sur les mystères

12.12.2007

Marie au calvaire

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Le drap cerne ta face
D'un ton de vieux saphir,
D'un azur qui s'éteint sous l'averse tenace.

Ta main ne sait que dire,
A l'homme en sang qui passe,
Roi captif qui consent à son propre martyre.

Si tu n'es que sa mère, il n'est pas que ton Fils.
Tu dois vouloir sa mort,
Pour que le mal finisse.

Cette chair fut ton corps.
Ton petit au supplice,
Meurt d'aimer car aimer plus que soi est un tort.

Marie, mère orpheline ! o mère crucifiée !
Ton amour est si grand que tu offres l'enfant,
Le seul fruit d'un verger
Dont l'arbre est mort gelé sans revoir le printemps.

Dans ta patience tu contiens l'éternité.
Tu es là pour toujours, recueillant dans les bras
Ton fils mort, maigre et lourd, recouvert de crachats,
Abimé, balafré, pour nous, Immaculée !

Et tu ne nous hais pas !

* Marie en pleurs, détail de la fresque de l'église du monastère de Sant'Anna Lago Maggiore (Piémont),
descente de croix
.

14.04.2007

Cantate des Anges

A Jeanne- Marie.

Ton compagnon de jeu
Semble de ton âge
Et vous jouez entre deux nuages
A colorier ses ailes de ciel bleu.

Parfois tu te penches pour regarder le monde
Et de jeunes roses germent alors,
Ces fleurs consolantes de toute mort,
Des églantines pâles et profondes.

J'ai mal ... je regarde son visage ...
Seigneur, comment garder vive mon espérance ?
Pardon, mon Dieu, pardon si je vous offense.
O son clair visage calme et sage ...

Pardon, mais je pleure et je ne comprend pas ...
Je sais, o mon Dieu, que rien n'est mérité,
Que la haine de ses assassins ne la punit pas ...
O Seigneur,  votre enfant crucifiée ...

Le monde tourne malgré cela, malgré la boue
Les oiseaux disent Votre gloire, o Seigneur,
Et chantent au monde l'Amour vainqueur,
Mais des larmes de pluie tremblent sur les houx ...

Les nouveaux-nés alimentent l'universelle grâce,
La grâce qui persiste dans chaque colline
Les fleurs embaument, malgré la laideur assassine,
Malgré l'enfant qui succombe à la haine sans face ...

Faites, doux Jésus, que Votre mère la berce
Comme jadis la berça sa mère terrestre.

Faites, O Seigneur, que les anges chantent
A l'enfant martyre des cantates touchantes ...

O mon Père, comme il sera bon Votre règne
Où les enfants seront bien à l'abri
Des ogres et des loups, vaincus par Marie

O mon Père, que Votre règne vienne !




11.02.2007

Il marche sur les eaux

L'horizon applatit le soleil et s'y perd,
En jettant sur le lac le fil d'un sabre plat
Où s'égoutte une vendange crue de lumière ...

Le ciel atone attend que la terre se noie
Pour gober l'eau d'acier, éteinte et circulaire
Du lac arrondi comme un oeuf bleuté et froid.

Ciel et lac se mêlent formant un miel livide,
Où j'essaie d'isoler dans ses flots incolores
Ce qui palpite parmi la brume impavide.

Mais du soleil, de la vie y'en a t-il encore ?
Y a t-il encore un peu de vie ? le ciel se vide ...
Le lac célèbre le rien et s'y incorpore ...

Je ferme les yeux, j'essaie de retrouver les signes
L'écriture du sacré, un signet de lumière,
L'empreinte des auras des saints simples et dignes,

J'essaie de me souvenir de ce qui m'éclaire,
D'isoler dans la taie de grisaille sans lignes
Le poinçon d'un espoir sur l'incolore enfer ...

Si je ferme les yeux ... peut-être les couleurs
Reviendront-elles ainsi et que j'aurais du jour,
Une braise de joie dans ma nuit intérieure

Où mon coeur trouvera dans un battement gourd
Le chemin du prochain, forera la noirceur
Qui mène au dangereux rendez-vous de l'amour ...

Je ferme enfin les yeux et, aveugle voyant,
J'ose enfin aller là où il faut être nu
Là où toute la gloire revient au perdant.

Mes yeux se taisent et refusent la vue,
Dans ce noir où ma prière seule me rend
Ce regard pénétrant dans la nuit absolue.

Je ferme les yeux ... un friseli d'eau mangée
Par le ciel résiste ... peut-être un bruit  proue,
Dans l'embrasure du ciel et de la jetée ...

Des éclaboussures de voix, des mots s'ébrouent,
Et, parmi eux, une présence qui se tait,
Quelqu'un de silencieux, de patient et de doux ...

Je ferme les yeux, et j'entends distinctement
La chanson des pêcheurs ourlant les flots ouatés,
Et le filet vide qui claque dans le vent ...

Je Le vois parmi eux, recueilli, bénissant
Les yeux vers le ciel, ce que le lac a payé
D'une monnaie vive de poissons rutilants ...

Soudain, le grain s'est levé, et lui, enjambant
La quille, s'est dressé, calme, le pied posé
Sur l'eau où germe alors un nouveau continent.

Il va ! Là où ses pas ont su croire à la terre
Germée d'un ferment qui change le coeur et le monde
Percent les prairies bleues et fleuries de son Père.

Et comme un patriarche a su scinder la mer
Tirant de ce fruit salé l'amande profonde
D'un peuple nourri de pain et d'herbes amères, 

Pour semer ce froment, pétri par les prophètes,
Là où Dieu a choisi d'aimer plus près les hommes,
Voici l'homme qui dompte et le lac et la Bête ...

L'eau, monture de la barque, animal de somme,
Le porte quand, les yeux grands comme des assiettes,
Ses compagnons s'effraient devant les flots énormes ...

Et lui, qui pacifie de son pas la tempête,
D'un pas qui semble une danse, très loin devant,
Des épis de soleil tout autour de la tête,

Le voici, libre et seul, qui sourit tristement,
Lorsque, se retournant, ses yeux profonds s'arrêtent
Sur ces millions d'esquifs qui, depuis deux mille ans,

Peuplés d'enfants perdus, naviguent sur ce lac, 
Serrés auprès de Pierre, aggrippant comme lui,
Leur foi, menu fétu, pour braver le ressac,

Pour quitter ce vieux coeur que la peur a saisi
Dans sa main de cadavre et laisser là sa barque,
Pour laisser là sa mort et laisser là sa vie,

Et marcher sur les eaux vers ce dieu qui sourit.

16.12.2006

Chanson de Marie


Un poème d'Avent, pour se préparer à la grande joie de la Nativité ...

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Sur les routes sèches de gel
L'ânon me porte à petits pas
O les agnelets blancs qui bêlent
Auprès de brebis aux flancs las ...

Les portes noires et sans espoir de Bethléem,
Portes froides des maisons tièdes dans l'hiver,
O les portes sourdes et lourdes et austères,
Portes de cécité qui vitement se ferment ...

Mais mon ventre où le miracle
M'ensemence d'un coeur qui bat
M'immunise du desarroi,
Le plus amer des oracles ...

Car nous sommes suivis partout d'une comète,
Comme un chien céleste qui veille sur mon sein,
Et qui garde mon ventre, et son monde serein
Où sédimente la parole des prophètes...

Servante de ce fils que dans la nuit j'enfante
Je suis la servante de l'homme et de l'Amour
Je suis la servante de la substance aimante,
Du potier qui pétrit mon ventre sur son tour ...

Et quand je serrerai, nouveau-né, contre moi
Cet enfant qu'une fleur a conçu sans abeille,
Que le ciel a poudré de sa manne vermeille,
Et quand je nourrirai de mon lait l'enfant roi,

Moi, la mère nomade et qui suis le calice
Où la buée divine de vie s'est posée
Pour nourrir et bercer la chair d'ange nacrée,
Pourrai-je alors nommer sans audace mon fils,

Celui qui s'en vient nous sauver ?

* Giotto, Cappella degli Scroveigni, Padoue

05.10.2006

Chant des trois vertus

NB : La charité est l'une des trois vertus théologales, à l'instar de la foi et de l'espérance.
Depuis longtemps, sur les traces de mes glorieux aînés, ma ferveur intérieure (hélas trop peu suivie d'effets concrets ... mais gardons cela pour le confessionnal!) me pousse
à leur consacrer un poème. Enfin entamé, en voici le premier volet, tout tiède de cette "nuit d'octobre" (non, je ne me prends pas pour Musset!).

Laissez-moi, s'il vous plaît, vos commentaires !

Charité 

Toi qui panifie les esprits,
Tes mains ouvertes sont blanches et blondes de pain,
Et dans tes paumes se pavanent des épis,
Et le long de tes doigts, mûrissent des raisins.

Charité, je n'ose lever mes yeux vers toi,
Et pourtant si j'osais ... je serai réchauffée,
M
ême en février, lorsqu'il fait si noir et froid,
Que chaque journée semble une nuit délavée.

Si j'osais ... je verrai ta bouche, mi-ouverte,
Une grenade pourpre accouchant de tes dents.
Si tu parlais, tes mots seraient un miel coulant,
Et ta salive éclatante, un jus de planète.

Tes bras sont des arbres africains, ces palmiers
Dont l'aubier se pétrit en brioches candides.
A leur saignée affleure un flot de sève acide
Et douce dont on fait la mélasse sucrée.

O charité, tes seins, pleins et tendres, qui semblent
Ne pouvoir se tarir, ont plu des pleurs lactés
Cueillis de la moue rose où des gazouillis tremblent
D'enfants dont les bras sur ton cou font un collier.

Charité, tes jambes sont des ch
ênes de chair,
Et tes genoux la nef voguant au pays lisse
Du sommeil, très loin du mal et de la colère.
Où les affamés et pourchassés se blottissent

O Jésus, O Marie, donnez-moi sur la terre
De reconnaître en chacun le frère ou la soeur
A qui offrir ce qui console sa misère,
La clef de charité qui ouvre tous les coeurs.

10.09.2006

La chanson de Saint Barthélémy

Nous portons tous, Barthélemy martyrisé,
Notre vie entière sur notre épaule,
Comme toi ta peau arrachée.

Elle est là, cette enveloppe en bandoulière,
Comme un sac de marin ou quelque gibecière.
Des oiseaux captifs se débattent en cette geôle.

Ce sont nos propres rêves,
Ceux auxquels nous ne croyons pas,
Car il faudrait parler la langue de la Foi,
Quand l'Envie nous tient sous sa loi,
L'Envie hideuse et brève.

Nous sommes des chevaliers errants
Persuadés d'avoir des souliers cloutés de néant.
Mais parfois des ailes aux pieds nous poussent,
Comme ces fleurs inattendues aux lèvres des mousses,
Et notre coeur bruit alors comme un moulin à vent
Qui retrouve en sa meule un grain d'épeautre rousse.

Nous revient alors un coeur ancien et neuf,
Qui connait l'idiome des anges,
Des statues et des tableaux de Michel Ange,
Des chants de Villon et de Rutebeuf.

Et l'on sourit alors aux montagnes,
Que du mouvement par grandeur d'âme on épargne,
On sourit aux tout petits, dont les mains
Sont couleur de la rupture du Pain.

Et le rêve à nouveau en nous lève,
A nouveau, le vin nouveau est pressé,
A nouveau, l'âme est toute en sève,
Et le lit du miracle en nous est apprêté.

Extrait de La Légende de Saint Paria (téléchargeable sur ce site)

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