26.09.2006

Deuil

Plongée dans les vagues aux colères calmes
Dans la mer dont le sang aristocrate,
Comme jadis la mer maternelle, m'amalgame
Battue et formée comme un lait dans la baratte,

Recrée comme jadis dans dans la femme,
Neuve et saline, je pêche des galets de basalte
Paumes mouvantes en forme de palmes
Des caillots de mer volés aux poissons prognathes.

Une larme court à la mer, goutte d'amnios salé
Qui nous remonte encore aux yeux,
Lorsque nous revient, soudain triste ou trop heureux,
Un coeur ductile de nouveau-né.


Le temps dans sa grande tresse m'a capturée,
Et chacun de ses brins est une vie. La tienne est finie.
J'ai le coeur d'un oiseau encagé qui gémit
Et dont la peine dure un fragment d'éternité.

L'étoile éteinte en tremblotant s'endort
Momifiée dans sa constellation comme dans la pyramide,
Et parfois il suffit d'être un instant candide,
Pour ne plus croire à sa mort.

Tu revivrais si j'oubliais d'être lucide ?

 

21.09.2006

Ach ! z'est Hallemand !

Je la voyais, blonde et haute, souriante,
Me darder ce sourire, à moi, devant ma télé.

Et le pas rapide de cette beauté conquérante
(Célèbre manequin en son temps comparée
à une BB évanescente)
Qui vantait d'une voix à l'accent allemand léger
Un cosmétique sensé nous aliéner
pour toujours la jeunesse qui enchante,
Sa façon de saisir le tube du produit vanté
De le pointer, comme une cravache pantelante
Après avoir fondu d'un pas de colonel d'armée
Vers le premier plan en proférant la phrase suivante :

" Avec décontractrideuh, (un accent allemand léger, vous vous souvenez ?)
La chirurghie ezthétiqueuh hattendrah.", m'ont fasciné.

Et, comme Yves Montand dans la Folie des grandeurs, a murmuré
En pensant à sa reine allemande, impossible amante,
En moi-meme j'ai pensé :
"Ach ! l'hallemand ! Guelle cholie langueuh", en fait secrètement terrorisée.
Objectif atteint : toutes mes rides étaient pétrifiées.

10.09.2006

La chanson de Saint Barthélémy

Nous portons tous, Barthélemy martyrisé,
Notre vie entière sur notre épaule,
Comme toi ta peau arrachée.

Elle est là, cette enveloppe en bandoulière,
Comme un sac de marin ou quelque gibecière.
Des oiseaux captifs se débattent en cette geôle.

Ce sont nos propres rêves,
Ceux auxquels nous ne croyons pas,
Car il faudrait parler la langue de la Foi,
Quand l'Envie nous tient sous sa loi,
L'Envie hideuse et brève.

Nous sommes des chevaliers errants
Persuadés d'avoir des souliers cloutés de néant.
Mais parfois des ailes aux pieds nous poussent,
Comme ces fleurs inattendues aux lèvres des mousses,
Et notre coeur bruit alors comme un moulin à vent
Qui retrouve en sa meule un grain d'épeautre rousse.

Nous revient alors un coeur ancien et neuf,
Qui connait l'idiome des anges,
Des statues et des tableaux de Michel Ange,
Des chants de Villon et de Rutebeuf.

Et l'on sourit alors aux montagnes,
Que du mouvement par grandeur d'âme on épargne,
On sourit aux tout petits, dont les mains
Sont couleur de la rupture du Pain.

Et le rêve à nouveau en nous lève,
A nouveau, le vin nouveau est pressé,
A nouveau, l'âme est toute en sève,
Et le lit du miracle en nous est apprêté.

Extrait de La Légende de Saint Paria (téléchargeable sur ce site)

09.09.2006

Litanie

Note : à l'origine, une litanie était l'acte, pendant la messe, qui consistait à énoncer un à un les noms des saints patrons et saintes patronnes dont on implorait la protection. Cette prière, et hommage tout à la fois, fervent et chanté, n'a rien à voir avec le sens péjoratif que revêt aujourd'hui le terme de litanie. Voici, modestement, la mienne, encore incomplète.

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Saint Martin, aide-moi à partager mon âme
Comme toi autrefois tu fendis ton manteau.
Que pauvres et transis s'échauffent à sa flamme!

Marie, mère orpheline au Golgotha infâme,
Qui croit près de la croix, et prie pour les bourreaux,
Enseigne-moi l'espoir qui dure, o notre Dame!

Saint Sébastien, souffrant le feu de chaque flèche,
Qui jamais ne maudit le fer qui te perclut,
Verse de ta patience à mon âme revêche.

Et vous, saints et saintes, humbles et méconnus,
Femme adultère, qui les larmes aux yeux, pèche,
Et que christ relève, lapidée et nue,

Toi qui n'espère que la lumière, et la cherche, 
Aveugle-né sauvé de la nuit absolue,
Quand la salive du christ à tes paupières sèche,

Donnez-moi d'être un havre à mon frère perdu.

* Vierge à l'enfant, Jean Fouquet (XVe s)

La chanson de Saint Sébastien

J'étais lié déjà au sortir de la geôle,
Du foin de fleur froissé sur mes cheveux de jais,
Un baiser fraternel posé sur mon épaule.

Un bourreau me ressemblant me banda les yeux,
S'y étant reconnu et trouvé presque laid,
Puis il tordit mon bras, liseron sur l'épieu.

Puis, son arc fut armé, un bruit d'eau et d'oiseau
A fendu cet instant. La flèche a dit son lai
Et son fifre ficha sa note dans mon  dos.

Par cette note aiguë, se perd ma vanité.

Un autre trait s'en vint me traverser le cou.
Dans la foule, un enfant défaillait, suppliait
A genoux que je meure et ma foi désavoue.

Par cette flèche aiguë, ma colère a péri.

Je suis pareil à l'églantier, toute flèche a son fruit,
Des fruits, jumeaux de plaies, pendent à mon coté,
Je porte à mon coté mon martyre mûri.

Ma chair est une grenade poussée à l'ombre,
C'est de l'eau qui me sourd, treilles incolorées,
Mon âme à chaque trait renaît de ses décombres.

Centurion ! Mon âme, foule-la donc du pied !
Tu as froid en plein midi, mais tu as raison,
Vigneron involontaire des saintetés.

Seigneur, je saigne, j'ai peur,
Depuis des siècles, pour moi
Vous mourez, rouge et pale sur la croix,
Depuis des siècles, mon sang sourd de votre coeur,
Seigneur, j'ai peur et j'ai froid,
Je ne sens pas de douleur.

Vienne le courage de ne pas enrager,
Faites que je ne tienne encagé mon pardon,
Qu'il s'envole ! Vole, bel et noble épervier,

Au poing du centurion !

Sébastien, ne pleure plus; l'enfant qui pleurait
S'est consolé : un bris de soleil sur ses mains
A suffit pour qu'il oublie que tu es humain.

Tout est bien.

Martyr, doux et humain martyr
Du présent et de l'avenir,
Tu pleures, tu pleures, car tu ne sais
Par quelle grâce tu seras sauvé.


Extrait de La Légende de Saint Paria (téléchargeable sur ce site)