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16.01.2008

La chanson d'Eve


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Hans Baldung Grien
Eve, le serpent et la mort (XVe siècle)


Dieu réglait l’alchimie, cerné d'éclats vermeils,
D’une lumière dorée qu’on nommerait l’été
Et la pâte du jour, en ses bulles soufflées
Formait à chaque branche un jumeau du soleil.

Dans l'Eden estival, comme luisait, dorée,
Cette pomme orangée, engendrée déjà mûre !
Sur l'arbre dont le Bien oriente la ramure
Comme luisait le fruit qu'il ne faut pas manger !

Dieu promettait la mort aux cueilleurs de ce fruit ...
Adam me regardait … Qu’est-ce donc que mourir ?
Et qu’est-ce que la mort quand grandit le désir …
Quand le fruit chaque jour est plus beau d’être fui.

Et mes yeux assoiffés,  encor vierges des pleurs,
Mes yeux virent, niché dans cet arbre fatal
Dont les bois droits ou tors scindent le bien du mal,
Le serpent qui s’endort le ventre sur son cœur.

Habile, omniprésent, intelligent, hardi,
Près de l'huis de nos cœurs caché dans nos oreilles,
Où chaque mot pondu éclosait en conseils,
Le serpent rutilait comme un astre croupi ...

Et ce jour où, blond bleu, s’attiédissait le ciel
D’une cuisson de cire et de ruches fondantes,
Où l'abeille dormait, pépite bourdonnante,
Dans sa maison dorée de pollen et de miel,

Le serpent me parla : "Joyau qu'on nomme femme, 
Tu sèches, fleur coupée parmi l’herbe jaunie,
Loin des jus verts et blonds du plus suave des fruits
Qui édifie ta chair et rassasie ton âme !"

O toi qui comme moi t'endors le corps en boule,
Femme qui comprend ce qu'on ne peut expliquer,
Qui sait sans qu'il faille jamais lui enseigner,
Toi dont le sein ressemble à mon corps qui s’enroule,

Je sais la sueur qui sale le nid où tes bras
Sont liés à ton flanc, et ce pli du genoux
Où la forge jamais ne désarme, et ton cou
Où, depuis que tu es, jamais il n’a fait froid ...

Car tu viens de ce pli qu’Adam se fait au ventre
Quand il s’assied près de toi, de cet équateur
Qui le sépare en deux, c’est là qu’est ta demeure,
Car tu viens de son Sud et le Père est son Centre ...

Tu viens de l’intime de l’homme, de sa côte !
Tu viens de la pulpe d'Adam, premier des hommes,
D’une contrée sans peau, volée pendant son somme !
Tu viens de ses tropiques et ce n’est pas ta faute ...

Toi, l’excroissance de son os* voulue par Dieu,
Tu es là, bras ballants, quémandant ses regards ...
Mais si tu savais ce que Dieu seul veut savoir,
Tu ne serais pas parfaite, tu serais mieux …

Qu'elle est chaude aujourd'hui, ta cage de feuillages
Qu’est le jardin d’Eden aux parfums entêtants ...
Il fait trop chaud pour rester sobre et abstinent
Il fait trop chaud, il est trop tard pour être sage ...

Déjà ton front reluit d’une sueur comme l’onde ...
Tu en est plus belle, plus mordorée, plus douce ...
L’été nouveau-né moissonne des ombres rousses
Au creux de tes rondeurs, ô ma soeur blanche et blonde !

Tu meurs d’une vie aride et ta gorge nue
Appelle ce qui fond, ce qui humidifie ...
Que veux-tu, mon amie, pour simuler la pluie,
Pour qu’enfin dans ton corps au supplice il ai plu ?

Laisse moi dépecer cette poire mouillée ...
Mais, hélas, la guêpe en a fait sa demeure.
La pomme est bien dure pour qui de soif se meurt,
La framboise est menue, la fraise trop sucrée ...

Ah ! Ma douce ! Appuie donc sur ma tête de glace,
Ta chair incandescente et conte ton malaise ...
Viens plus près ... ton oreille, une nacre de braise,
S’appuie confiante sur ma bouche, et se délasse ...

Laisse-moi te parler de ce fruit médecine
Qui calmera ton mal d’un bien inénarrable :
L’arbre est aride comme un océan de sable,
Mais du fruit coule un flot de jus et de résine.

Son sang t'enchantera, sa chair te rendra libre,
Tu creuseras ta voie, tu forgeras ta loi,
Du bien comme du mal, tu jaugeras le poids,
Car tu te nourriras de leurs intimes fibres.

Dieu vous aime captifs : la liberté l’effraie.
Il vous aime rangés dans ce jardin fermé,
Et quand vous le croisez, soucieux de ses rosiers,
Il passe sans vous voir et ne sourit jamais...

Fuyez donc cette captivité de Tropiques,
Ce paradis trop sûr, sans ombre pour frémir,
Sans le tendre aiguillon de la crainte pour rire,
Quand l'églantier fleuri feint d’aiguiser ses piques !

Goûte donc à ce fruit ! tes doigts frôlent sa peau ,,,
Mais avant la cueillette, éveille ton Adam
Qui sommeille, innocent, ses poings vierges et blancs,
Du repos sans remord d’une âme sans défaut.

Car il lui faut manger de  ce fruit sanctuaire
Dont les pépins nombreux sont les secrets gardiens,
Mordre la peau du Mal, tirer le jus du Bien,
Puis avaler leur confluence dans la chair …"

J'ai éveillé Adam : "Coulons-nous sous cet arbre,
Car j'ai chaud, mes nerfs cuisent, et ce jour est sans fin.
L’été nouveau-né s'emballe comme un poulain
Chevauché malgré lui et dont les reins se cabrent.

Encore tout pleins de sommeil, tes yeux se fient
A ta main que tu poses dessus mon épaule,
Où mes cheveux vaincus s'éplorent comme un saule,
Toi qui veut à Midi demeurer dans la nuit ...

Mon bel Adam, viens vendanger ta liberté !
Viens ! Nous n'en mourrons pas ! Nous vivrons, nous pourrons
Faire la nuit en nous dès que nous le voudrons,
Pour échapper au jour quand nous l’aurons souhaité ...

Mais, dans la chaleur nette de la vérité,
Ne pas tolérer l’ombre ou les sombres recoins !
Dans l’Eden transparent, cette prison du Bien,
Tourner, tourner sans fin,
sans pouvoir se cacher !

Adam, bel Adam, tu crains de mourir ainsi
Qu’un voleur  trop glouton qui vitement dévore
Le fruit doux du désir, qui donnerait la mort,
Poison au go
ût de fraise qui point ne détruit !

Non, nous ne mourrons pas ! Nous serons plus puissants !
Et toutes ces questions où nos âmes s’abîment
S’assècheront enfin au feu du fruit sublime,
Et comme Dieu, alors, nous serons omniscients !

Nous saurons par la chair, l'univers sera nôtre !
Et nous n’aurons jamais à craindre notre Père,
Nos âmes germeront dedans Sa pépinière
Et de sa puissance nous serons les apôtres !

Viens … j’ai soif de savoir, d’avoir froid, de chercher,
Et de percer l’enchantement sacré du monde !
Qu’éclate enfin son mystère, trop pleine bonde,
Que ruisselle le sens, rivière détournée !

Viens … approche ta main pâle qui tremble un peu
Du fruit dont l'écorce jamais ne fut frôlée,
Qui semble, presque animale, se dérober,
Comme un cheval sauvage aux chanfreins ombrageux ...

Déplie ton bras,  tes doigts ! Ouvre ta main et cueille !
Vendange dans l'Eden l'unique fruit carmin ...
Une sève, du lait, de l’eau perlent du brin,
Et du jus rouge sang a suinté de sa feuille…

Mords, mords à toute bouche, et puis ensuite, donne !
Comme ta main est froide ... et tes yeux s’écarquillent ...
Mais à mon tour, je mords… et mes yeux se dessillent !
O mon Père ! Comme l’ignorance était bonne !"

O Dieu ! Comme tu fis ce fruit doux sous la langue,
Qui sucre le plus doux des sucres de son jus,
Qui embaume la mère des roses connues
Et qui blanchit le plus blanc des camélias exsangues !

Au parfum des figues, de semblable saveur,
Il mêlait un parfum de merise poussée
À l’ombre de coings lourds, velus et orangés,
Et d'un acacia mûr dont il volait l'odeur !

Dans ma gorge l’extase ! En mon cœur, ô puissance,
De sentir que se soumettait à mon esprit
Ce monde rétréci, si faible et si petit,
Devant mon esprit étonné de sa croissance !

Puis, j'avalai la bouchée ... comme elle fut lourde!
L’ambroisie me pesa et le fruit se fit plomb,
Mon âme fut gagnée jusques à ses tréfonds
Du vrai goût de sa chair aux amertumes sourdes !

Sous l’horrible fragrance de ce fruit trop doré
Se cachaient les parfums de chaque pourriture,
Et de toutes les morts dont s'ourdit le futur
De ce corps corrompu qu'on nomme humanité !

Ma bouche est comme celle du cheval dompté
Auquel le cavalier triomphant met un mors,
Et le dur cavalier qui me dompte est la mort,
Et son mors de douleur me contraint à plier !

Ma bouche ouvrit la minute qui point ne passe,
La minute éternelle de ma damnation,
Quand je vis ma peau nue dessous mes cheveux longs ...
J'étais nue désormais, dévêtue de la grâce !

Car mes longs cheveux de femme morte et puérile,
Ne couvraient pas mes reins ! Que ne recouvraient-ils
La plaine de mon ventre où tremblotait une île !
O mes cheveux longs de femme vieille et stérile !

Alors, baissant les yeux, je cherchai sur le sable
La trace du serpent recourbée comme un cil,
Et je vis, souriant sous la peau du reptile,
Un visage radieux qui dit : "Je suis le Diable".

* Je me suis inspirée de l'expression "Os surnuméraire",
de Bossuet, qui désigne la femme ...
du moins, la première de toutes ...
«Les femmes n'ont qu'à se souvenir de leur origine,
et sans trop vanter leur délicatesse, songer après tout
qu'elles viennent d'un os surnuméraire où il n'y avait
de beauté que celle que Dieu y voulut mettre.»
Jacques-Bénigne Bossuet ] - Extrait des Elévations sur les mystères