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29.10.2006
Regrets (suite)
Cette nuit-là, une nuit d'été presque balnéaire, tant la lune jaune d'or, comme la prunelle unique d'un chat borgne, irradiait le ciel sans nuage, je fus submergée par un cri intérieur. Et sous les yeux de millions d'étoiles, suspendues à leur constellation comme des araignées célestes dans une toile de cristal, je pleurai à gros sanglots. Je revoyais sans cesse ton corps inerte sur cette table de métal, veillé par d'horribles fleurs de serre, hypertrophiées et fades. Si j'en avais eu la force, je serais entrée, comme on pénètre aux heures de pluie dans la première église, dans un de ces champs mûrs où les blés cautérisent la blessure fraîche des coquelicots éclos et les hématomes des bleuets. J'en aurais cueilli une brassée, et c'est à elle seule, à cette chevelure florale où quelques épis se seraient égarés, que j'aurais confié le soin de veiller sur toi, dans ce lieu morne où meme l'air semblait frelaté, exhalant une odeur inconnue, douceâtre, de sucre synthétique et rance, peut-être celle d'un produit d'embaumement, dont personne hormis moi ne se déclara gêné. Et durant ces trois jours qui précédèrent tes funérailles, je dus rester là, ma main sur ta main morte, gagnée jusqu'aux moelles de ce miasme, comme jadis les premiers nés de Pharaon par les vapeurs du Dieu Unique en colère.
Mais lorsque je retournai dans ta maison, après ces heures passées au funérarium, quelle autre épreuve m'était réservée ! et comme cette belle et claire nuit de juin, cette première nuit sans toi fut longue, parmi chacune de ces encoignures qui toutes abritaient un mémorial de tes habitudes, où partout chaque objet de ton quotidien se dressait comme une stèle; ici ton gilet, resté les bras croisés sur cette chaise du salon qui t'était réservée, là ton journal extrait de la boîte aux lettres, et dans la cuisine ton dernier repas, inachevé, au frais ...
marchant à pas menus, lasse, environnée de toutes parts de ces témoins paisibles persuadés de ton retour, que cette nuit me fut pénible ! n'y tenant plus, je fuis alors la maison veuve, et je m'assis sur la pelouse. C'était l'heure tardive et bleue où, par les fenêtres ouvertes, l'on pouvait entendre se mêler aux cris d'amour des grillons les respirations des dormeurs scandées par le métronome interne du sommeil. Je levai mon visage plein de larmes vers la lune. A cet instant, si quelqu'un d'aventure m'avait rejointe, passant ses bras autour de mes épaules, je l'aurais repoussé. Je ne voulais pas être consolée. Ce moment, de mon fait, mais aussi par la dissolution des proches dans une pantomime de réconfort mutuel, à laquelle je prenais part du bout des doigts, fut donc celui d'une extrême solitude. Et curieusement, j'en fus soulagée. Le destin me permit cette retraite, ce départ pour le chagrin, où, ayant laissé les autres m'abandonner, je pouvais seule m'apaiser.
Personne n'aurait d'ailleurs allégé cette peine, pu prodiguer une quelconque consolation, laquelle d'ailleurs ne viendra pas. Ce qui advient après, lorsqu'il ne subsiste des larmes d'autrefois que leurs vestiges, de vagues reflets humides dans les yeux, semblables à ceux que causent les escarbilles, lorsque de l'émoi de jadis ne reste qu'une poigne intermittente, brève et froide, que l'on sent parfois se refermer sur le coeur, ce qui advient après tout cela, ce peut etre au mieux l'apaisement, mais pas la consolation. Toute sa vie après n'est qu'une histoire de béquilles. Lorsque l'un de nous manque, lorsqu'encore abasourdi du deuil, de cette incursion dans l'étrange et inédite dimension de la mort, on porte en terre cette humanité unique qui disparait de notre temps pour se sertir dans celui des souvenirs, pour reposer dans notre mémoire comme dans un écrin, c'est un peu de notre chair qui s'en va avec lui. Et désormais l'on boite, cahin caha, par les routes accidentées de la vie. Marcher droit et dru, c'était du temps de cette virginité spirituelle, lorsque la mort n'avait pas maculé de ses pas noirs de loup l'âme encore novice, intacte de cette blessure singulière qu'inflige la mort des aimés. Après ce désenchantement cruel, curieusement, ces vivants déniaisés de la mort renaissent d'une vie nouvelle. Cette vie enfin a subi sa première mue et perdant pour jamais sa peau d'innocence, lisse comme celle d'un nouveau-né, elle poursuit désormais son sillon, balafrée, inégale, recouverte d'un épiderme malade de grand brûlé. Mais cependant, quelque chose lui reste de sa candeur d'antan : l'impossibilité de laisser imbiber totalement sa capacité de croyance par l'idée de la mort, à laquelle une part de l'ame ne se soumet pas et résiste, irréductible et incrédule, gardant au fond d'elle un espoir infime, vivace et ardent, comme dans ces pays dévastés luit, au milieu des cathédrales en cendres, le minuscule et immense point rouge du Saint Sacrement. C'est que le souvenir, désinfecté de l'idée de la mort par la Foi et l'Espérance, nous immunise de cette desespérante conviction. Et parce que nos vies gardent, comme un moule de glaise ou de cire, l'empreinte en creux de celle des morts, parce qu'elles deviennent alors les receptacles, en perpétuels modelages, les matrices où la matière vive et fusionnée du passé impérissable, de l'amour qui prospère au delà de la vie, se déversent, parce que nous soupesons, obsédés par la terreur de la répétition, les mouvement et les choix dont ces existences révolues tirent leurs reliefs, leurs ombres et leurs lumières, il nous est impossible d'accorder un irréversible crédit à la mort.
Ainsi, de retour dans ta maison, devant ta chaise vide, j'ai senti se poser sur mon épaule, comme un rai de soleil en plein minuit, ton regard plissé d'un sourire intérieur, celui des explorateurs de "l'autre côté", et je n'ai pu te croire pour jamais disparu, même si, soudain, voulant étendre la main pour serrer la tienne, et presqu'étonnée alors de n'avoir rencontré que du vide, j'ai cependant dû croire à l'Absence, cette fausse jumelle de la mort. Et prenant conscience de mon audace, de ce geste tendre et intime que de ton vivant je n'aurais jamais osé, j'ai capitulé face au regret, mesurant combien mon amour était plus aisé et libre, toi disparu, qu'il ne l'avait jamais été de ton vivant.
15:25 Publié dans Petits poèmes en prose | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
Commentaires
Partager l'intime, soulager le coeur, épancher l'esprit, quand les mots deviennent divan, quand les phrases deviennent thérapie, quand la tristesse devient belle... Te lire, te connaître, te retrouver.
Ecrit par : Caroline | 30.10.2006
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